Accueil > Le Val de la Petite Saône > Le pays de la Vingeanne du Salon et du Vannon > Restauration de la digue de Villegusien

Restauration de la digue de Villegusien

0 vote
-->

Restauration de la digue de Villegusien par les prisonniers de guerre allemands de 1915 à 1917 : Une utilisation économique !

En octobre 1914, une avarie s’est produite à la digue du réservoir de Villegusien qui alimente le canal de la Marne à la Saône et qui avait été fraîchement inauguré en 1905 (aujourd’hui appelé le canal entre Champagne et Bourgogne).

Le talus et son revêtement se sont affaissés en deux endroits d’une longueur de 450 mètres sur 1280 mètres de la totalité. La cause a été provoquée par la baisse volontaire du niveau de l’eau, par crainte de sabotage par d’éventuels agents allemands au début de cette guerre.
Il a fallu entreprendre, de suite, des travaux de consolidation des parties non éboulées et de restauration des parties éboulées. A cette fin, une demi-compagnie de sapeurs du génie, puis une centaine d’auxiliaires de place-forte ont été mis à disposition par le gouverneur militaire de Langres. Toutefois, ces militaires ont été très vite envoyés vers une autre utilisation et retirés du chantier de Villegusien.

L’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de Chaumont demande l’envoi de prisonniers de Guerre pour être employés aux travaux de réparation, par un rapport du 22 janvier 1915 adressé au ministre de la guerre, après l’avis favorable de la Commission de navigation de campagne. Après divers échanges avec cette Commission et avec le Général de Division, commandant la 21ème Région militaire, l’envoi des 100 premiers prisonniers allemands est décidé.
Le premier détachement, provenant du dépôt d’Aurillac, arrive le 11 mars 1915 en gare de Villegusien, dans deux wagons d’un train militaire transportant des soldats français vers le front. Ils étaient surveillés par un sergent, un caporal et dix hommes du détachement de la garde du chantier du 51éme Territorial d’Infanterie qui était arrivé le 5 mars à Villegusien. Ils étaient allés les attendre à Is-sur-tille au cours de la nuit qui précédait. Les deux wagons ont été détachés du train et garés vers le terre-plein des marchandises. Le détachement allemand est composé de 86 hommes de troupe, 1 officier, 11 sous-officiers, 3 sergents-majors.
Après l’appel nominal, les prisonniers, mis en rang par quatre, sont conduits au port de Villegusien et installés dans les bateaux préparés par l’Administration des Ponts et Chaussées. La traversée du village se déroule sans difficulté.
Aussitôt arrivés, des officiers supérieurs français de la Place de Langres visitent l’installation et interrogent quelques prisonniers avec l’aide de M. Forgeot, soldat au détachement de la garde et interprète militaire.
Vers 16 heures trente, les 5 bateaux sont dirigés vers le stationnement prévu en aval du pont de Piépape, à égal distance du chantier de Bize-l’Assaut et du village de Villegusien, lieu choisi par le chef du détachement de la Garde, le sous-lieutenant Leconte.
Le bateau n°28 part en premier avec les cuisiniers allemands qui préparent le repas du soir ; le n°42 et le n°27 suivent avec les autres prisonniers ; le n°25 sert de cuisine et de réfectoire du détachement de la Garde et au logement du sous-lieutenant Leconte, chef du détachement ; le n°26 sert de dortoir aux soldats de la Garde.
Dès le 15 mai 1915, l’Administration demande l’envoi de 100 prisonniers supplémentaires afin de pouvoir donner le meilleur rendement aux travaux. Ce second groupe arriva le 10 juillet 1915, provenant du dépôt de Montluçon. Il fut ajouté dans les mêmes conditions que la venue du premier groupe.
Cependant, l’Administration avait « profité », le 8 novembre1915, du renvoi vers Montluçon, de 11 soldats reconnus inaptes du fait de leurs blessures et handicaps, de 6 soldats polonais transférés vers un camp spécial et de sous-officiers en surnombre pour surveiller leurs soldats. Ces sous-officiers étaient entretenus par l’Administration et ne travaillaient pas !
Le détachement de la Garde fut renforcé passant de 54 à 79 Hommes dont le sous-lieutenant et un interprète.
L’emplacement du cantonnement des Prisonniers : Les prisonniers sont répartis sur deux sites principaux, au chantier de la digue proche du village de Villegusien et au chantier d’extraction d’enrochements dans la carrière de Bize-l’Assaut, le long du canal et à 2 kms en aval du village de Piépape, lui-même à 2 kms en aval de Villegusien.
A l’arrivée des allemands, le cantonnement avait été installé entre les deux chantiers.
Les prisonniers sont logés, jusqu’au 9 juin 1915, dans des péniches ramenées au port de Villegusien. En cet endroit aménagé, l’on pouvait accoler les péniches deux par deux et grouper tous les bateaux dans un espace facile à surveiller avec une clôture de fils de fer et avec des portes d’accès aux extrémités. L’avantage annoncé était d’éloigner les curieux, les visiteurs qui venaient voir les « Boches » si l’on en juge par les courriers et cartes postales retrouvés.

Des baraques en planches ont été construites lors de ce retour vers le port. Même si le nombre de bateaux reste fixé à 7, 3 sont affectés aux dortoirs, 3 autres avec des tables et bancs sont réservés aux cuisines et réfectoire, dont 2 à Villegusien et 1 à Bize-l’Assaut pour le repas en milieu de journée des hommes travaillant à la carrière. Le 7éme bateau est au cantonnement et sert de police, de lieu de dépouillement et de vérification des colis postaux et correspondances envoyés aux prisonniers. Un nombre important de ces colis fut envoyé au début de la guerre puis baissa rapidement. Les familles allemandes s’appauvrissant réduisent les envois. Un local sert d’infirmerie et un autre de prison.
L’Administration fournit la paille de couchage qu’elle remplace une fois par mois à raison de 5 kg par homme. Elle assume les frais d’éclairage et de chauffage en hiver.
Les sous-officiers allemands, et l’aspirant qui a sa cabine, sont groupés à part.
La nourriture est à la charge de l’Administration. Les repas sont préparés par 6 prisonniers choisis comme cuisiniers. Le pain est fourni par la manutention de l’armée française de Langres. La viande est achetée par le détachement de Garde qui a installé une boucherie sur place pour ses besoins.
L’eau provient de puits voisins puisée dans diverses propriétés, cherchée par des prisonniers encadrés par des soldats français armés.
Le détachement de garde a été installé dans une péniche puis, après l’augmentation des prisonniers, il a été transféré dans un vaste bâtiment de l’ancien orphelinat, proche du canal et du cantonnement.
Les prisonniers ont reçu par le soin de l’autorité militaire des vêtements d’été et des vêtements d’hiver de drap et de velours. Les mauvaises chaussures ont été remplacées par des brodequins. Les chaussures étaient aussi réparées par des soldats allemands cordonniers et les habits par des tailleurs. A son arrivée, chaque prisonnier possédait une demi-couverture de campement pour dormir sur la paille au fond de la péniche. Une couverture supplémentaire fut attribuée.
Le service médical est assuré par un médecin -major de 2éme classe de la Place de Langres du 33éme Régiment Territorial d’Infanterie, le Docteur Duchêne, qui vient visiter les malades trois fois par semaine mais qui semble ne pas être apprécié par l’Administration. A la fin du camp et bien après les travaux sur la digue, le Docteur Albert Marcel Kornprobst, habitant de Prauthoy, assura cette fonction du 13 février 1919 et est mis en congé illimité de démobilisation le 6 mars 1919.
Un prisonnier, qui possède quelques connaissances médicales, remplit les fonctions d’infirmier et il est chargé de faire respecter les prescriptions du médecin et d’examiner les hommes qui se portent malades. La cabine centrale du bateau n° 42 servait de local sanitaire où étaient installées deux paillasses pour recevoir les malades et blessés sérieusement atteints.
Selon l’Administration, l’état sanitaire est bon. « Grâce à quelques punitions infligées à de prétendus malades, la moyenne journalière des indisponibles est descendue de 12 quand il n’y avait que 100 prisonniers, à 10 depuis qu’il y en a 200. La moyenne de 12 malades pour la période du 12 mars au 10 avril 1915 paraît excessive à l’Administration. En réalité, il reste environ et habituellement 150 travailleurs employés, si l’on retire tous les prisonniers occupés à des tâches de fonctionnement : cuisine, cordonniers, tailleurs, interprète, sous-officiers et malades, blessés, punis et évadés.
Il est à noter que l’état de santé de certains n’était pas brillant suite à de sérieuses blessures de guerre. « Le dépôt d’Aurillac a envoyé une douzaine d’hommes qui souffrent encore de leurs anciennes blessures ou infirmités dès qu’ils doivent fournir un effort »
De plus « certains hommes parfaitement valides décident de temps en temps qu’ils n’iront pas au chantier sous le prétexte qu’ils ont mal aux reins, ressentent des coliques etc. Naturellement, l’infirmier les reconnaît tous malades. Le médecin-major n’est pas plus sévère et leur accorde au moins le bénéfice de « la consultation motivée » qui évite toute punition.
On découvre que l’appréciation à porter sur l’incapacité physique des 12 premiers soldats était sujet d’insatisfaction entre le sous-lieutenant Leconte et le docteur Duchêne qui résistait et déclarait qu’il ne pouvait en signaler que quatre comme incapables d’accomplir convenablement et d’une façon suivie le travail demandé.
« Cette réponse ne peut satisfaire l’Administration des Ponts et Chaussées qui désire avant tout avoir des travailleurs et non des éclopés ; aussi, nous estimons qu’il convient de faire renvoyer au dépôt d’Aurillac les douze prisonniers dont il s’agit après qu’ils auront été examiné par un médecin autre que le docteur Duchêne si c’est reconnu nécessaire »
Voici le parcours singulier de Leo Stäbler, soldat allemand et alsacien qui fait l’objet d’un article de Le Spectateur du 27 décembre 1916, « Conseil de Guerre de la 21éme Région » et du journal « En Avant, du 3 janvier 1917 « Parade d’Exécution (à Chaumont) ».
Ce soldat du 14éme chasseur à pied allemand, prisonnier de guerre à Villegusien, est inculpé de refus d’obéissance pour avoir, le 24 septembre dernier (1916), refusé d’obéir au lieutenant Leconte, commandant le dépôt de guerre de Villegusien, qui lui prescrivait de prendre un sac pour manœuvrer au peloton de punition. Stäbler avait reçu, à l’Hartmannwillerkopf, des blessures dont l’une lui occasionna la perte de l’œil gauche. Fait prisonnier par les Français, il fut soigné dans différents hôpitaux et enfin reconnu guéri, fut envoyé au camp de Villegusien …. Le Conseil de guerre condamne Stäbler a 10 ans de travaux publics. Ce soldat est né près de Wissembourg en Alsace. Très grièvement blessé au bras droit, au poumon droit et à la tête avec une ablation de l’œil gauche, suspect de tuberculose, on le retrouve à l’hôpital complémentaire de la place d’Embrun puis de Briançon, transféré à Barcelonnette le 5 mai 1916, de Barcelonnette au Fort-Varois le 10 mai 1916, du Fort-Varois au Fort d’Asnières (près de Dijon) le 19 juin 1916. Il arrive donc le 12 septembre 1916 à Villegusien. Ce prisonnier, qui avait été signalé comme animé d’un mauvais esprit de discipline et comme individu à surveiller, avait quitté la prison militaire de Chaumont le 1er avril 1917 et était dirigé sur le pénitencier d’Avignon. A nouveau, il est reconduit au Fort-Varois (sanitaire à côté de Dijon), en septembre 1917. Après, l’histoire n’est plus connue.
Deux soldats prisonniers allemands sont morts en travaillant à Villegusien : Hügel Joseph, le 18 janvier 1916 et Behr Louis-Gustave le 10 décembre 1916. Nous ne connaissons pas les circonstances. Ils reposent côte à côte dans le cimetière de soldats allemands à Berru, à 9 kms de Reims, selon les informations données par Volksbund Deutsche Kriegsgräber fûrsorge (V.D.K.)
L’administration précise que : « Les prisonniers sont d’origines très diverses de culture et de métier ou de professions civiles ; Ils sont disciplinés. A peine deux ou trois fortes têtes ont été signalées. Quelques punitions graves et très dures qui ont été infligées ont suffi pour les mettre à la raison »
La surveillance était sous la responsabilité du poste de Garde qui reste en permanence au cantonnement, relié par une sonnerie entre la péniche, le poste de police et le bâtiment « l’orphelinat », qui permet d’appeler du renfort. Un sergent commandant un piquet de garde conduit chaque équipe sur son chantier. Les prisonniers sont appelés nominalement avant chaque départ et au retour. Quand un groupe de travailleurs doit s’éloigner du chantier, il est accompagné par un nombre d’hommes armés prévu par le sergent. Deux surveillants de l’Administration sont présents : l’un à la carrière et l’autre à la digue.
Le travail est réservé aux soldats, pas aux gradés allemands. Les sous-officiers allemands ont la surveillance disciplinaire. Pendant l’été, le réveil sonne à 5 heures et le départ vers les chantiers est à 5 heures quarante. Le travail commence à 6 h et se poursuit jusqu’à 10 heures trente. Il reprend de 12 heures trente à 17 heures avec un arrêt de 10 minutes entre chaque séquence. En hiver, le réveil s’opère à 5 heures trente ; le départ est à 6 heures quinze. Le retour au cantonnement se fait à 17 heures.
L’Administration se plaint du court temps de travail, réduit à 7 heures, conséquence du repos en milieu de journée afin que les départs et les retours se fassent en plein jour.

Crédits: Collection privée. Reproduction interdite

100 soldats travaillent à la carrière de Bize-l’Assaut pour extraire les enrochements et les charger sur des bateaux. Quelques-uns servent de mineurs avec des barres à mines et de
carriers avec des pinces. La plupart sont des manœuvres. Les moins forts cassent les débris pour faires des pierres de route et quelques autres réparent le matériel.

Crédits: Collection privée. Reproduction interdite

20 sont au port provisoire du Bois de Percey où ils déchargent les enrochements venus par bateaux et les rechargent sur des wagons.

30 sont à la digue où ils conduisent les wagons à pied, les déchargent, mettent en place les enrochements. Ces enrochements sont transportés avec l’aide d’une section de la compagnie 6/4 des sapeurs mariniers qui fournit des chevaux nécessaires pour tirer les wagonnets jusqu’au lieu d’emploi.

Crédits: Collection privée. Reproduction interdite

Le soir, lorsque les prisonniers ont regagné les bateaux, on retire les échelles qui permettaient d’y accéder et l’on ferme les écoutilles. Les sentinelles montent la garde sur les bateaux et sur le chemin de halage.
Les salaires sont payés par l’Administration à l’autorité militaire par prisonnier sans tenir compte des gradés. Une prime d’argent de poche est versée sauf pour les malades ou punis. Ce paiement est versé, tous les 10 jours, par le conducteur des Ponts et Chaussées au sous-lieutenant Leconte.
La fin des travaux de réparation de la digue est évoquée par l’institutrice de Villegusien : « 1917, Les prisonniers allemands sont partis. La digue est réparée complétement. Rien à signaler à partir de ce moment ».
L’Administration reconnaît, dès octobre 1915, que « l’ensemble des mesures, prises tant pour la subsistance matérielle des prisonniers que pour leur surveillance, a réussi à leur faire donner un rendement convenable et satisfaisant »
La fin des travaux sur la digue ne signifie pas pour autant la fin du camp de prisonniers. Des prisonniers restent à travailler jusqu’en 1919, à être employés à la construction d’éperons en béton, au remaniement du corroi dans sa partie supérieure et à la construction de dalles de béton. La meilleure indication résulte d’une carte postale envoyée par un garde du camp nommé Marcel, le 16 mai 1918.
« Hier, j’étais de garde à la carrière. Elle est située près du canal que vous voyez sur la carte. C’est le canal de la Marne à la Saône. Il fait très chaud ici, le temps est lourd. Aujourd’hui, je suis de garde au camp, les boches sont bien tranquilles. Comme ils vont tous être rapatriés ils ne cherchent pas à s’évader. Ils travaillent dur. C’est un vrai métier de forçat : de 6 heures du matin à 7 heures du soir, il extrait de la pierre, il casse les cailloux pour les routes. Ils chargent les bateaux etc. Je ne vous en dis pas plus ».
En effet, le départ des prisonniers est échelonné. Plusieurs soldats quittent à partir de juillet jusque vers la fin de 1917. Déjà l’accord de Berne, signé en décembre 1917 entre la France et l’Allemagne, permet le rapatriement des prisonniers âgés et longtemps emprisonnés et malades, et ceci se poursuivra jusque juillet 1919.
Le lecteur intéressé par la vie des prisonniers au camp, des courriers avec les familles, des évasions, des photos originales de prisonniers etc… trouvera des informations plus complètes dans le Bulletin de la Société Historique et Archéologique de Langres XXIXème Tome 3éme Tri 2017 n° 408 / p 63 à 88 par Jean-Pierre M- Les Prisonniers allemands à Piépape et Villegusien pendant la Première Guerre Mondiale.
Des informations complémentaires sont issues de :
-  Chantier de prisonniers allemands à Bize l’Assaut 25 avril 1915 par l’ingénieur Naboulet. Service de la navigation. Ministère des Travaux Publics.
Les trois Photos incluses ont été aimablement proposées par le service des archives de l’Equipement à Longeau (52)
Merci à tous les services d’archives : ADHM à Chaumont ; S. H A. L à Langres ; Equipement de Longeau (52).
Jean-Pierre Maucolin mars 2020
aucolin :

Dans le glossaire :
potentiel hydrogène

Documents :
Cliquez sur une image pour voir le document:

Forum de discussion sur ce parcours : 

Poster un message

Positions   Recaler

Lat: 47° 57' 04.13" N
Lon: 5° 44' 45.68" E
Bourbonne-les-Bains - Fontaine chaude


En savoir plus sur



https://chemindeleau.com/0