- Crédits: Alain Catherinet
- Ouvrage : La digue de Saint-Ciergue
- L’ouvrage « Un grand chantier à la fin du XIXe siècle en Pays langrois : La Digue de Saint-Ciergues », est disponible chez l’auteur : Alain Catherinet 4, rue de la Montagne 52000 Condes (tel. 0676788319).
UN PROJET TECHNIQUE INNOVANT :
Réalisé entre 1881 et 1890, le barrage de Saint-Ciergues devait être à l’origine construit en terre corroyée avec les matériaux extraits sur place en creusant les fondations, comme ont été réalisées les digues de Charmes, La Liez et de Villegusien ses voisines. Mais en 1883, après trois ans de travaux, les argiles et les graviers à prendre sur place se sont trouvés en quantité nettement insuffisants pour permettre la construction d’un barrage en terre, alors même que les fondations étaient en cours de réalisation.
Aussi, l’administration dût changer radicalement de technique au grand dam de l’adjudicataire, en abandonnant rapidement la réalisation du barrage en terre pour un ouvrage en pierres et maçonneries, selon une conception et une réalisation toutes nouvelles.
Sur le plan architectural, le barrage de Saint-Ciergues haut de 22,50m au maximum, est le tout premier en France à avoir bénéficié d’un élégant profil calculé selon les lois de la mécanique, faisant de ce monument réussi un modèle d’équilibre parfaitement maîtrisé. C’est en effet la toute récente méthode dite « des profils triangulaires » sur les barrages-poids (1860), qui a servi de modèle aux calculs de stabilité pour le nouveau barrage de Saint-Ciergues selon une conception novatrice, qui fait du massif des fondations (masse non visible particulièrement importante qui représente 66% du volume total des maçonneries) la principale garantie d’une bonne stabilité de l’ouvrage par son ancrage dans le sol de la vallée.
L’aspect esthétique du barrage a aussi été particulièrement soigné par l’ingénieur en chef. Chaque élément architectural du parement aval constitué de 40 arches, a été dessiné afin de mieux habiller le mur aval long de 410,25m et éviter ainsi la monotonie. De plus, toute les cinq arches, un élégant contrefort remonte jusqu’à la route, afin que l’œil ne s’égare pas. Le traitement des chaînages d’angles en pierres à bossages soulignant les arcades et leurs contreforts dont le fond est tapissé de pierres orthogonales, participe également à la beauté de l’ensemble.
L’obligation de faire passer sur la crête du barrage la route de Perrancey à Saint-Ciergues, a été réalisée grâce à un artifice tout à fait original et unique à cette époque dans l’histoire des barrages, grâce au rajout sur le parement aval d’un demi-viaduc composé de quarante arches en pierres de tailles parfaitement appareillées, soutenant la moitié de la route sommitale. C’est ainsi que la route avec ses trottoirs latéraux, fait 7,60m de largeur au total.
L’ensemble donne à la digue vue de l’aval un aspect architectural des plus grandioses, ce qui fait du barrage de Saint-Ciergues un ouvrage d’art unique, tant en France que dans le monde.
DIFFICULTÉS DE RÉALISATION :
Dès 1883, le chantier s’avéra très vite assez difficile à conduire : la fouille des fondations de la digue en maçonnerie, descendues à une profondeur de 24 m afin d’atteindre la roche, subit avec le dégel, des éboulements qui submergèrent brusquement la tranchée côté Vireloup (en face du village) au cours de l’hiver 1884-1885, menaçant encore l’année suivante d’engloutir le village de Saint-Ciergues dans la fouille béante en vis-à-vis sous le village. Mais grâce à d’énergiques moyens mis en œuvre, et notamment le travail de nuit en 3/8 éclairé à l’électricité (une première), le chantier put reprendre rapidement dans des conditions de mise en œuvre et de délais acceptables.
Les pierres, extraites de la carrière de la Fontaine-au-Bassin distante de deux kilomètres, étaient acheminées sur le chantier par des locotracteurs « Decauville », alors que la chaux utilisée comme liant, était véhiculée par péniches jusqu’au port de Humes, puis par la route jusqu’au chantier. Grâce à cette proximité de moyens, l’ouvrage fut entièrement terminé en 1890.
La mise en eau de la digue de Saint-Ciergues au cours du rude hiver 1890-1891, ne clôtura pas pour autant le chantier. Dans l’année qui suivit, le barrage subit des déformations mécaniques dues à la pression de l’eau, encore aggravées par des fissures alarmante sur le parement aval au cours du même hiver, et des poches d’eau sous l’enduit du parement amont dans les années qui ont suivi.
Aussi, une solution destinée à protéger plus efficacement la digue contre les infiltrations a été rapidement mise en œuvre : le réservoir est vidé en 1904, afin de permettre la construction d’un masque (ou contre-digue) en maçonnerie de 2,70 m d’épaisseur avec trois galeries de visite superposées à l’amont du barrage. Cet ouvrage de sécurité qui fera preuve de son efficacité, est terminé au printemps de 1907, mettant fin définitivement au très long chantier de la digue.
INCIDENCES ECONOMIQUES ET HUMAINES DE LA DIGUE :
L’implantation de la digue de Saint-Ciergues dans les vallées fertiles de la Mouche et du Morgon, n’a pas été sans incidences graves sur l’économie et l’agriculture locales.
Ainsi, le village de Saint-Ciergues qui supporte les 2/3 de la surface de la digue, a vu sa surface agricole utile diminuer brusquement de 1/6° en 1881 dans les meilleurs terres (essentiellement en prés, chènevières, jardins et vergers sis sous le village), entraînant une modification importante des plans d’assolements triennaux, obligeant à la location de terres périphériques au village et au regroupement des entreprises agricoles familiales.
De même, la suppression sur le territoire de Perrancey de trois moulins en activité et d’une ancienne papèterie dans le vallon de Morgon à Saint-Ciergues, a également bouleversé l’activité industrielle locale, forcée de fermer ou de se délocaliser.
Enfin, l’arrivée massive d’ouvriers étrangers (jusqu’à environ 400 personnes à Saint-Ciergues au plus fort du chantier), n’a pas manqué de poser d’importants problèmes de ravitaillement, de sécurité des populations et d’éducation scolaire à la municipalité. Enfin, l’irréligion et les mœurs des ouvriers, souvent escortés de femmes de petite vertu, ont été la source d’énormes problèmes de promiscuité pour une population profondément religieuse dans sa pratique, et de complications pour le curé.
LE MILIEU NATUREL :
Construite dans l’épaisse dalle bajocienne du Plateau de Langres, la digue de Saint-Ciergues est ancrée dans les marnes liasiques qui tapissent le fond de la vallée de la Mouche. Une situation particulière qui génère un milieu humide sur les bords du réservoir au milieu d’un plateau sec et aride, créant un biotope différent de celui des trois autres digues (Charmes, La Liez et Villegusien). De plus, Saint-Ciergues est la digue située la plus au nord de toutes, et aussi la plus élevée en altitude sur le Plateau de Langres. Cette situation, doublée d’un climat continental-océanique, permettant la rencontre sur les rives du lac d’une flore continentale à sub-montagnarde avec des espèces d’influence méditerranéennes à leur extrême limite septentrionale, font de cette digue la plus naturelle et la plus « sauvage » des quatre digues autour de Langres.
LA DIGUE AU XXIè SIECLE :
Aujourd’hui bien que plus que centenaire, la digue de Saint-Ciergues se porte plutôt bien et est appréciée des visiteurs, notamment à cause de l’aspect naturel et sauvage de la vallée. Défendue aux embarcations à moteur et au camping sauvage, elle s’inscrit aujourd’hui dans le schéma touristique du Pays de Langres, qui a vu ces dernières années la réalisation par le « Syndicat mixtes des lacs de la région langroise », de descentes à bateaux fonctionnels et d’un sentier périphérique piétonnier de 7 Km des plus agréables.
Alain Catherinet
Voyez également :
* Le lac réservoir de Charmes
* Lac de Villegusien ou réservoir de la Vingeanne
* Le barrage - réservoir de la Liez : les origines
* Le canal de Champagne en Bourgogne
* L’alimentation en eau du canal de Champagne en Bourgogne